N O T E S & M O R C E A U X C H O I S I S
bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle
LAutonomie du Vivant
Les enjeux politiques, sociaux et écologiques de la biologie

Jean-Baptiste Pierre Antoine de Monet, chevalier de Lamarck
1er août 1744, Bazentin, Somme Ð 18 décembre 1829, Paris.
biologiste français.





Biographies & Chronologies :
- M. Landrieu, Lamarck, le fondateur du transformisme : sa vie, son uvre, 1909 ;
- F. Bourdier et M. Orliac, Esquisse dune chronologie de la vie de Lamarck, 1971 ;
- R. Bange et P. Corsi, Chronologie de la vie de Jean-Baptiste Lamarck, s.d.disponibles sur le site internet
<www.lamarck.cnrs.fr>
(directeur de publication Pietro Corsi)
Montage de citations réalisé par un compilateur ingénu
à partir des ouvrages suivants :
Gérard Nissim Amzallag,
La raison malmenée, de lorigine des idées reçues en biologie moderne, 2002 [RM] ;
Lhomme végétal, pour une autonomie du vivant, 2003 [HV].Pietro Corsi, Lamarck, Genèse et enjeux du transformisme, 2001 [LGET].
André Pichot,
Histoire de la notion de vie, 1993 [HNV] ;
Histoire de la notion de gène, 1999 [HNG].Cette brochure a pour but de faire connaître les principales idées de Lamarck sur la nature des êtres vivants et lévolution des espèces, et de réfuter les légendes et les interprétations erronées qui ont cours à ce propos.
Afin dobtenir un texte relativement court, des simplifications ont été opérées, des aspects de sa pensée, certaines controverses et les éléments biographiques ont été laissés de côté.
Cette brochure ne prétend donc en aucun cas se substituer à la lecture des ouvrages auxquels elle emprunte nombre dextraits et citations, bien au contraire
Jean-Baptiste Lamarck est le fondateur de la biologie en tant que science de la vie ou science des êtres vivants. Il est parmi ceux qui ont inventé le mot, mais surtout, il comprend la biologie comme une science à part entière, comme une science autonome : cest-à-dire une science distincte non seulement de la physique et de la chimie, mais aussi de la taxonomie, de lanatomie, de la physiologie et de la médecine. Pour Lamarck, la biologie a pour but détudier les caractères communs aux animaux et aux végétaux, caractères par lesquels ils se distinguent des objets inanimés.
Il y a une très grande cohérence de pensée chez Lamarck, et même un "esprit de système" poussé à lextrême. Cest une manière de concevoir la science propre au XVIIIe siècle qui était déjà "datée" au début du XIXe siècle : cest une biologie très sophistiquée, mais qui paradoxalement, en raison de son caractère fort systématique peut par certains aspects sembler naïve et simpliste. On peut la critiquer et la rejeter comme on le fait couramment, mais encore faudrait-il le faire à partir dune connaissance exacte au moins de ses grandes lignes plutôt que de propager des mythes, des légendes et des clichés sur son compte, comme on le voit encore trop souvent aujourdhui.
La biologie de Lamarck dérive en droite ligne de celle de Descartes, après avoir intégré un nombre considérable déléments de la physiologie du XVIIIe siècle. Il faut donc la replacer dans ce contexte et se souvenir que, même si Lamarck rejette la chimie de Lavoisier pour de mauvaises raisons, la chimie organique est alors dans les limbes, la physiologie de Claude Bernard nexiste pas et à plus forte raison la théorie cellulaire, la théorie de lhérédité, la génétique ou la biologie moléculaire.
A 65 ans, Lamarck expose son "système" notamment dans sa Philosophie Zoologique [PZ] en 1809, puis de nouveau sous une forme condensée en 1815 dans le premier volume de lHistoire naturelle des animaux sans vertèbres [HNAV]. Dans ces ouvrages il tente dunifier en un tout cohérent et organisé les connaissances et les observations de son temps, quen tant que naturaliste il a en partie contribué à établir. Avec cette philosophie, il se soucie surtout darticuler en un tout les processus, les tendances et les faits quil observe dans la nature, et par là de faire ressortir lorganisation et la dynamique générale du monde vivant, plutôt que délucider les mécanismes physico-chimiques à luvre dans les organismes et qui, à son époque, étaient en grande partie inaccessibles. En cela, sa démarche est diamétralement à lopposée de celle de Cuvier qui voyait dans labandon des questions quil qualifiait de « métaphysiques » ou « philosophiques » la condition nécessaire à une approche rigoureuse, « scientifique », du vivant (à limitation de la démarche des physiciens). Selon Cuvier :
« Le seul moyen de promouvoir les sciences naturelles était de recueillir patiemment les faits. La multiplication des théories risquait de freiner sérieusement les progrès de la science. »[1]
Cuvier et ses partisans affirmaient même que la question de la transformation des formes vivantes, ainsi que celle plus délicate encore, de leur origine, devaient être exclues a priori du domaine de la scientificité[2].
A lopposé Lamarck affirme :
« On sait que toute science doit avoir sa philosophie, et que ce nest que par cette voie quelle fait des progrès réels. En vain les naturalistes consumeront-ils leur temps à décrire de nouvelles espèces, à saisir toutes les nuances et les petites particularités de leurs variations pour agrandir la liste immense des espèces inscrites, en un mot, à instituer diversement des genres, en changeant sans cesse lemploi des considérations pour les caractériser ; si la philosophie de la science est négligée, ses progrès seront sans réalité, et louvrage entier restera imparfait. » [PZ I, p. 50]
En cela, il se différencie aussi de Darwin et dune grande partie de la biologie faite à sa suite qui se focalise sur la recherche des mécanismes physico-chimiques, certes importante et nécessaire, mais faite trop souvent au détriment dune intelligence plus globale du vivant.
Voyons donc maintenant les grands axes de cette philosophie.
En digne homme du XVIIIe siècle, Lamarck donne une place de choix à la nature et à son observation :
« Observer la nature, étudier ses productions, rechercher les rapports généraux et particuliers quelle a imprimés dans leurs caractères, enfin essayer de saisir lordre quelle fait exister partout, ainsi que sa marche, ses lois et les moyens infiniment variés quelle emploie pour donner lieu à cet ordre ; cest, à mon avis, se mettre dans le cas dacquérir les seules connoissances positives qui soient à notre disposition, les seules, en outre, qui puissent nous être véritablement utiles, et cest en même temps se procurer les jouissances les plus douces et les plus propres à nous dédommager des peines inévitables de la vie. » [PZ I, p. 1]
Son naturalisme est quasiment empirique ; lobservation y a une place plus grande que lexpérimentation. Sa philosophie est mécaniste, proche des principes cartésiens. Pour Lamarck la nature consiste en lensemble des corps physiques, de leurs relations et mouvements, et des lois qui les régissent.
« La nature, ce mot si souvent prononcé comme sil sagissoit dun être particulier, ne doit être à nos yeux que lensemble dobjets qui comprend : 1) tous les corps physiques qui existent ; 2) les lois générales et particulières qui régissent les changemens détat et de situation que ces corps peuvent éprouver ; 3) enfin, le mouvement diversement répandu parmi eux, perpétuellement entretenu ou renaissant dans sa source, infiniment varié dans ses produits, et doù résulte lordre admirable de choses que cet ensemble nous présente. [ ]
Par suite [ ] il règne continuellement dans tout ce qui constitue la nature, une activité puissante, une succession de mouvemens et de mutations de tous les genres, quaucune cause ne sauroit suspendre ni anéantir, si ce nest celle qui a fait tout exister. » [PZ I, p. 359-361]
Comme le montre la dernière partie de cette citation, Lamarck insiste sur laspect actif, sur les changements incessants de la nature, alors que Descartes se préoccupait plutôt des lois et de leur constance, quil associait à limmuabilité de Dieu.
En effet, suivant ce que Lamarck appelle « les circonstances » (en désignant par là le milieu extérieur de lêtre vivant), les produits du jeu des lois physiques sont différents, quoique ces lois soient elles-mêmes identiques. Il sensuit que la préoccupation naturaliste est étroitement liée à la question du temps. Dès lors que la perspective nest plus centrée sur les lois naturelles éternelles, mais sur leur application à la matière, interviennent nécessairement la succession des circonstances. Cette manière de se préoccuper autant, sinon plus du contexte des lois restitue à la nature sa dimension historique et sa puissance créatrice : tout nest pas donné dès le départ, par la puissance divine par exemple ; cette puissance créatrice de la nature sexerce dans le temps, elle construit peu à peu des organisations de plus en plus complexes.
« Or, jespère prouver que la nature possède les moyens et les facultés qui lui sont nécessaires pour produire elle-même ce que nous admirons en elle. » [PZ I, p. 68]
Lamarck se sert de cet argument pour affirmer quil nadmire pas moins la grandeur divine quand il affirme que Dieu, le « sublime Auteur de toutes choses » (profession de foi qui lui permet, comme à Descartes, déliminer Dieu de la science de la nature, si ce nest de ses premiers principes), au lieu de créer les êtres vivants en espèces immuables, a créé la nature avec ses lois, et quil a ainsi établi un « ordre de choses » dans lequel les espèces se modifient et apparaissent successivement.
Cest là la principale raison du transformisme lamarckien : la nature a produit les êtres vivants par les seules lois physiques, mais elle na pu produire ces êtres dun seul coup, il a fallu un certain temps pour le faire, commençant par les êtres les plus simples, à partir desquels se sont formés les êtres plus compliqués, et ainsi de suite jusquaux formes vivantes les plus complexes.
A lexplication par les lois physiques, sajoute donc une explication historique : la durée et la succession des circonstances où les lois sont appliquées permettent la construction progressive dorganismes complexes. Cest là le principe, et lintérêt, du transformisme lamarckien.
La biologie, telle que Lamarck la conçoit, affirme la radicale différence entre vivants et objets inanimés en même temps que lidentité des lois physiques et chimiques régissant les uns et les autres : les êtres vivants ont simplement une organisation particulière telle que le jeu de ces lois entraîne la vie en place de linertie. Cela permet de concevoir la spécificité des êtres vivants relativement aux objets inanimés, sans pour autant avoir recours à une force vitale comme entité explicative. Pour Lamarck la supposée « force vitale » nest pas spécifiquement différente des forces physiques : elle est le résultat de la "canalisation" de celles-ci par lorganisation propre aux êtres vivants. La « force vitale » dont parle parfois Lamarck nest donc pas une cause ; elle est une conséquence de lorganisation ; elle nest quune manière de nommer le jeu coordonné et orienté des lois physiques que permet cette organisation particulière, absente chez les objets inanimés. [HNG, 253] Le propre de la biologie est donc détudier quelles sont les conditions pour que les lois physiques et chimiques produisent des êtres vivants plutôt que des objets inanimés.
Lamarck explique la vie par ce quil nomme « un certain ordre de choses » propre aux êtres vivants, cest-à-dire une organisation particulière que nous qualifierions aujourdhui d« autocatalytique » (cest le prototype de tout ce que lon range dans la rubrique « auto-organisation »). Elle comprend trois éléments essentiels, issus de la biologie mécaniste des XVIIe et XVIIIe siècles : des « parties contenantes » (les tissus), des « fluides contenus » (le sang, la lymphe, etc.), et une « cause excitatrice » qui provoque le mouvement des fluides dans les parties contenantes. Cette division en parties contenantes et fluides contenus (ce que Claude Bernard nommera plus tard le « milieu intérieur » de lêtre vivant) signifie quun être vivant est essentiellement une masse de matière plus ou moins souple. La nouveauté tient à ce que, au lieu de se faire dans des tuyaux déjà en place, le mouvement des fluides organise en parties différenciées le tissu originellement indifférencié. Lorganogenèse se fait par le mouvement des fluides qui se fraient des passages au sein du « tissu cellulaire » (cest-à-dire le tissu conjonctif aujourdhui), le compriment et provoquent la formation de membranes. En retour, cette organisation facilite et active le mouvement des fluides ; activation qui accroît lorganisation et la différenciation des parties, et ainsi de suite (à quoi sajoute une excitabilité du tissus qui, chez les animaux, exacerbe le mouvement organisateur). [HNG, 251]
Le mouvement des fluides est responsable de lorganisation de lêtre vivant, et laccroissement de ce mouvement se traduit par un accroissement du degré dorganisation. Dès lors quune telle organisation circulaire sest formée par génération spontanée en un premier « infusoire » (cest-à-dire les êtres unicellulaires tels que les bactéries), le processus complexifiant est enclenché et il va se poursuivre à travers les générations grâce à lhérédité des caractères acquis (voir ci-dessous le transformisme). Plus ce mouvement est rapide et important, plus la vie est active, plus les facultés de lêtre sont nombreuses, les organes spécialisés et différenciés. Les parties contenantes ne sont donc pas de simples tuyaux qui canalisent les fluides, mais des structures souples organisés par ces fluides dans (et pour ?) leur mouvement. Lorganisation des êtres vivants nest pas ici conçue comme une structure statique, mais bien plutôt comme une organisation dynamique. Et cest cette dynamique interne qui fait de lêtre vivant un sujet actif et non, comme les objets inanimés, une chose qui est le simple jouet des circonstances, des forces présentes dans lenvironnement.
La cause excitatrice, quant à elle, est plus ou moins reliée à la chaleur. Elle est absente chez les végétaux et les animaux inférieurs, qui sont susceptibles de rentrer dans une phase de « vie passive » lors de périodes de sécheresse ou de froid. Par contre, les animaux supérieurs ne connaissent essentiellement que la « vie active » car ils ont intériorisé cette cause excitatrice.
Lamarck conçoit cette cause excitatrice comme "extérieure" aux êtres vivants, elle leur préexiste et se trouve partout répandue dans leur environnement. Elle est due à ce quil appelle les « fluides incontenables » ; il en nomme trois, le calorique, lélectricité et le fluide magnétique, mais il suppose quil peut en exister dautres. Ils traversent les êtres vivants et ils peuvent être ingérés par lui avec sa nourriture. Ces fluides provoquent une agitation dans les êtres vivants qui, lorsque la matière et lorganisation le permettent, se canalise et forme les mouvements vitaux des fluides organiques. Lamarck avoue ne pas savoir comment les fluides incontenables agissent, il reconnaît simplement leurs effets ; aujourdhui, on pourrait peut-être les rapprocher de la notion de gradient chimique.
Lamarck différencie lanimal et le végétal par le fait que les tissus du premier sont irritables, alors que ceux du second ne le sont pas. Lirritabilité est la faculté de répondre, par une contraction, à une stimulation quelconque. Chez les animaux, la principale conséquence de lirritabilité des tissus est une intériorisation de la cause excitatrice des mouvements de fluides, surtout chez les animaux supérieurs. Ceux-ci sont alors beaucoup moins dépendants du milieu extérieur que les animaux inférieurs et les végétaux, pour tout ce qui concerne les mouvements de fluides. Ainsi la vie des animaux supérieurs acquiert-elle une plus grande autonomie par rapport au milieu, ce qui aura des conséquences importantes pour la transformation des espèces.
Lamarck note ainsi que ces animaux supérieurs produisent eux-mêmes leur calorique (les homéothermes). Ils nont donc plus besoin pour leur "animation" de la chaleur externe (laspect énergétique est à lépoque complètement ignoré, la chaleur est uniquement considérée comme cause excitatrice intériorisée). Cette création de chaleur par les êtres vivants évolués est cependant rapportée par Lamarck à la respiration et à la combustion ; il présent sans doute le rôle dapport énergétique des aliments brûlés, mais il est incapable de lexpliquer.
Dune manière plus générale, avec cette biologie, Lamarck cherche à comprendre lêtre vivant en formation, et non pas seulement à létat adulte. Lembryogenèse et le développement de lindividu sont le produit dun processus autocatalytique : les parties contenantes sont irrités par le mouvement des fluides contenus, et elle réagissent en accroissant ce mouvement, ce qui accroît leur irritation et ainsi de suite. Chez les animaux, le mouvement des fluides ne peut donc que saccroître et comme il est responsable de lorganisation du tissu cellulaire primitif indifférencié, il ne peut quaccroître cette organisation.
Le mécanisme de Lamarck nest pas le mécanisme de lanimal-machine de Descartes, cest bien plutôt celui de lembryologie cartésienne. Ses explications sont dailleurs assez souvent ambigŸes, si bien que lon ne sait pas toujours sil veut parler de la complexification dorganisation des êtres vivants au cours de leur développement ou de leur complexification dans la succession des espèces. Lévolution selon Lamarck est, en effet, pour lessentiel, un étirement de lembryologie cartésienne à travers les générations.
Cest un vrai mécanisme : lêtre vivant nest pas une machine donnée toute constituée et qui na plus quà fonctionner, mais un être perpétuellement en construction. Pour lui, lêtre vivant nest pas assimilable à une machine, même si ses processus peuvent être décrit comme des mécanismes, parce que ces processus sont partie intégrante dune organisation dynamique et non statique. Les fluides ne se contentent pas de circuler dans des tuyaux, ils modèlent et complexifient la structure qui les contient jusquà ce que celle-ci soit trop rigide. Lêtre vivant se constitue, puis dégénère par le durcissement de ses tissus, mais cette dégénérescence ne vaut que pour lindividu, car elle est dépassée par la reproduction : la complexification individuelle se poursuit alors à travers les générations en une complexification des espèces. Où lembryologie cartésienne sarrêtait, le modèle lamarckien continue avec le transformisme. [HNV, 633]
Cest incontestablement Lamarck (même si Darwin se contente de le citer dans sa préface historique sans lui reconnaître ce mérite) qui va être le premier à systématiser lidée dune transformation des espèces et à en donner un exposé cohérent.
Le mécanisme proprement dit de lévolution des espèces (pour employer un terme commode qui nest pas celui de Lamarck) comprend deux facteurs. Tout dabord, une tendance linéaire des êtres vivants à « composer » de plus en plus leur organisation, cest-à-dire une tendance linéaire des organismes à la complexification et à différencier des organes spécialisés dans des fonctions variés. Et ensuite, la nécessaire variation des circonstances, cest-à-dire de lenvironnement ; variation qui a des causes diverses, les modifications climatiques, géologiques, etc. ; et variation qui fait "éclater" la tendance linéaire à la complexification, et diversifie ainsi les espèces. La tendance des êtres vivants à complexifier leur organisation est souvent oubliée dans les présentations succinctes du transformisme lamarckien (qui en général le résument à lhérédité des caractères acquis). Or, elle joue un rôle essentiel.
Lamarck considère que les êtres vivants les plus simples, les « infusoires », apparaissent par génération spontanée. Ces êtres sont des petites masses gélatineuses avec quelques mouvements de fluides internes, provoqués par la chaleur. La simplicité dorganisation leur permet dapparaître spontanément. A partir de ces êtres très simples, se forment des êtres un peu plus complexes, bénéficiant de lorganisation des premiers qui leur a été transmise par ce que lon appelle depuis Weismann lhérédité des caractères acquis (voir ci-dessous les injustices de la postérité). A partir deux sen forment dautres encore plus complexes, et ainsi de suite, jusquà ce que soient formés des êtres vivants aussi compliqués que les mammifères et lhomme. Et cela sans faire appel à autre chose quaux lois de la physique.
On peut comprendre la tendance à la complexification des espèces comme une conséquence de laccroissement autocatalytique du mouvement des fluides, dabord dans lindividu, puis à travers les générations successives. Ce mouvement étant responsable de lorganisation de lêtre vivant, et son accroissement étant la cause de la complexification de cette organisation au cours du développement de lindividu, on ne fait donc que prolonger ce principe à travers les générations, à la faveur de lhérédité des caractères acquis. La reproduction sert de relais entre les étapes successives nécessaires à la nature dans ses productions (faute dune complexification continue dun seul être ; la raison de cette discontinuité nest pas expliquée par Lamarck, peut-être est-elle liée à lendurcissement des tissus lors du développement). La complexification des espèces repose donc sur le même principe que la complexification progressive de lorganisme au cours du développement ; lune prolonge lautre à travers les générations.
On ne sait dailleurs jamais très bien si Lamarck parle de lontogenèse (le développement de lindividu) ou de la phylogenèse (la formation des espèces) lorsquil évoque la complexification de lorganisation, tant les deux sont liées chez lui. Le fait que, bien quil ait été dabord un botaniste, il nenvisage pratiquement que lévolution des animaux (celle des végétaux est bien moindre, et bien moins spectaculaire), ce fait est en faveur dune telle explication, puisque les végétaux nont pas un tel accroissement auto-catalytique, faute dirritabilité, et quils suivent les variations du milieu plutôt quils nentrent dans une évolution active comme celle des animaux (ce qui correspond à leur dépendance exclusive vis-à-vis du milieu extérieur pour ce qui concerne la cause excitatrice des mouvements des fluides, alors que les animaux ont intériorisée celle-ci).
Lamarck le dit clairement : si la tendance à la complexification avait été seule à jouer, la progression de la composition des animaux eût été régulière. Cest une question sur laquelle il revient plusieurs fois ; notamment pour expliquer que dans la nature on ne trouve pas une échelle régulière des êtres, mais seulement une gradation par « grandes masses » ; à lintérieur de ces « grandes masses » les êtres ne respectent pas une gradation linéaire, mais ils ont une diversité qui est la conséquence de la diversité des circonstances auxquelles sest heurtée la tendance à la complexification. Les circonstances sont donc responsables de la diversité des espèces, et, en même temps, ce sont des perturbations de la régularité de l« ordre naturel », qui napparaît alors que dans ses grandes lignes.
Cest une caractéristique du système lamarckien : il admet lexistence dun « ordre naturel », mais dun ordre qui ne se réalise que dans ses grandes lignes, avec des ramifications et des lacunes. Il ne sensuit pas pour autant que lordre naturel parfait soit un ordre idéal que la matière traduirait de manière imparfaite, car les circonstances qui sopposent à la tendance à la complexification sont en même temps les conditions dapparition des différentes formes vivantes. Chez Lamarck, l« ordre naturel » ne se manifeste que pour autant quil y a une résistance à la tendance à la complexification ; mais la nature même de cette résistance, sa variabilité, fait quil napparaît que dune manière irrégulière. Les circonstances font que toutes les formes ne sont pas réalisés en une série continue se complexifiant progressivement. Ce nest donc pas un archétype existant de toute éternité produit de la volonté divine comme Darwin et dautres linterpréteront faussement ; cest un ordre qui doit son caractère dordre à lexistence de lois naturelles, et cest un ordre qui tient sa réalisation approximative du fait que les lois naturelles ne sappliquent pas in abstracto mais dans des conditions matérielles données et variables (on retrouve la dualité, lois et circonstances, que nous avions indiquée au début).
Si Lamarck emploie les expressions de « progrès dans lorganisation » et de « perfectionnement des organismes », il ne faut pas se méprendre sur leur sens en y projetant lidéologie progressiste actuelle. Lamarck se contente de constater empiriquement cette échelle de complexification des êtres vivants, des « infusoires » à lhomme ; il emploie le terme de « progrès » dans le sens dune progression à travers une suite graduelle de complexité non comme tension vers une fin idéale, et le terme de « perfectionnement » dans le sens dacquérir des facultés plus éminentes, de nouvelles fonctions et des organes différenciés non comme une augmentation des performances ou une meilleure adaptation au milieu. Il faut éviter de projeter là-dessus un jugement de valeur inspirée par lanalogie avec le progrès technique[3].
Pour Lamarck, cette complexification des êtres vivants nest donc pas attribuable au seul hasard, ce nest pas un accident, cest un produit nécessaire de la dynamique interne des êtres vivants ; seule sa forme est contingente, étant le produit des circonstances.
Linfluence des circonstances est plus ou moins marquée, selon les parties de lêtre quelle touche. Moins un organe est essentiel à la vie, plus facilement il pourra varier au gré des circonstances, et donc plus ses transformations séloigneront dune complexification linéaire. Cest notamment le cas des organes qui sont en relation directe avec les circonstances extérieures. Les organes dont le fonctionnement est purement interne, sans relation directe avec le milieu extérieur seront moins facilement modifiés par les circonstances. Comme souvent ces organes sont les plus important, cette constatation est utile à la classification des formes vivantes, car elle permet de déterminer ce qui chez elles est essentiel et ce qui est accidentel.
Chez lanimal, du moins chez lanimal un peu évolué, les circonstances externes nagissent pas directement. Les nouvelles circonstances créent de nouveaux besoins ; ceux-ci entraînent de nouvelles actions de lanimal, qui deviennent de nouvelles habitudes et modifient son corps selon le principe « la fonction fait lorgane » (bien que Lamarck ne lait jamais lui-même formulée ainsi) ; laquelle modification devient héréditaire sous certaines conditions. Les circonstances ne peuvent donc que déclencher une action, et non modifier directement lorganisation corporelle (comme chez les végétaux) ; et cest cette action qui, répétée, modifie le corps. Inversement, le défaut dutilisation dun organe, non seulement laffaiblit, mais le fait disparaître. Lamarck donne donc la priorité aux besoins, et non aux organes. Il en donne quelques exemples qui sont restés célèbres et quon cite en général avec ironie, notamment celui du cou de la girafe, en oubliant de préciser que Darwin utilisera, dans le même exemple, quasiment la même explication (voir ci-dessous les clichés).
Pour Lamarck, la modification des organes par les habitudes ne se produit que lors du développement et pas à létat adulte, car alors les organes sont devenus trop "durs" pour être modifiés. Il ne sagit donc pas dun développement autonome et purement interne, comme dans le cas de lembryogenèse, mais dun développement qui prend en compte les circonstances externes et leur variations de sorte que lanimal sy adapte et même, contrairement aux végétaux, sy adapte activement (Lamarck nemploie pas le terme adaptation, non usité en biologie à son époque). Ce ne sont donc pas les seules variations des circonstances externes qui modifient lorganisme, mais bien plutôt la tension interne qui pousse le corps à sy adapter : les deux termes, le mouvement interne des fluides et la pression des circonstances, entrent en contradiction et se répondent en une sorte de dialectique qui donne forme aux organes de lêtre vivant, et les adapte à leur fonction.
Ladaptation au milieu, le développement individuel et la transformation des espèces ont ainsi tous trois le même moteur qui est la tendance à la complexification des êtres vivants sous leffet de leur dynamique interne (du moins chez les animaux[4]). Lévolution lamarckienne est toute entière sous-tendue par cette tendance à la complexification, et non par la seule adaptation comme chez Darwin. Doù le fait que la sélection naturelle soit à peine évoquée par Lamarck : pour lui, quand le milieu change, lanimal sy adapte activement et nattend pas passivement dêtre éliminé et remplacé par une autre forme. [HNV, 669-677]
De même, il ny a rien chez Lamarck qui corresponde à la destruction des espèces les unes par les autres, dans une concurrence de type darwinien. Pour Lamarck, tout antagonisme entre animaux (par exemple, le fait quils se mangent les uns les autres), loin de conduire à la disparition despèces, ne fait que maintenir un équilibre, et donc préserver les espèces en évitant la prolifération des unes aux dépens des autres. La rigueur des conditions externes (climatiques, par exemple) peuvent, de même, contrer la prolifération de certaines espèces, et la maintenir dans des proportions compatibles avec léquilibre général. Seul, ici encore, lhomme peut troubler cet équilibre, et faire disparaître certaines espèces (y compris la sienne). Les antagonismes entre espèces, comme leur éventuelle coopération, ne font finalement que participer à l« ordre de la nature » et à son maintien. Nous sommes loin de la « lutte pour la vie » (struggle for life) chère à Darwin et à la société industrielle anglaise du XIXe siècle, et proche dune préoccupation du XVIIIe siècle qui est celle de léconomie de la nature (nous disons aujourdhui écologie, plutôt quéconomie). Remarquer, dans lavant-dernier paragraphe de la citation ci-dessous, que Lamarck professe une opinion exactement opposée à celle de Malthus dont sinspirera Darwin[5].
« Par suite de lextrême multiplication des petites espèces, et surtout des animaux les plus imparfaits, la multiplicité des individus pouvait nuire à la conservation des races, à celle des progrès acquis dans le perfectionnement de lorganisation, en un mot, à lordre général, si la nature neut pris des précautions pour restreindre cette multiplication dans des limites quelle ne peut jamais franchir.
Les animaux se mangent les uns les autres, sauf ceux qui ne vivent que de végétaux ; mais ceux-ci sont exposés à être dévorés par les animaux carnassiers. On sait que ce sont les plus forts et les mieux armés qui mangent les plus faibles, et que les grandes espèces dévorent les plus petites. Néanmoins les individus dune même race se mangent rarement entre eux ; ils font la guerre à dautres races.
La multiplication des petites espèces danimaux est si considérable, et les renouvellements de leurs générations sont si prompts, que ces petites espèces rendraient le globe inhabitable aux autres si la nature neut mis un terme à leur prodigieuse multiplication. Mais comme elles servent de proie aune multitude dautres animaux, que la durée de leur vie est très bornée, et que les abaissements de température les font périr, leur quantité se maintient toujours dans de justes proportions pour la conservation de leurs races, et pour celle des autres. Quant aux animaux plus grands et plus forts, ils seraient dans le cas de devenir dominants et de nuire à la conservation de beaucoup dautres races, sils pouvaient se multiplier dans de trop grandes proportions. Mais leurs races sentre-dévorent, et ils ne se multiplient quavec lenteur et en peut nombre à la fois ; ce qui conserve encore à leur égard lespèce déquilibre qui doit exister.
Enfin, lhomme seul, considéré séparément à tout ce qui lui est particulier, semble pouvoir se multiplier indéfiniment ; car son intelligence et ses moyens le mettent à labri de voir sa multiplication arrêtée par la voracité daucun des animaux. Il exerce sur eux une suprématie telle quau lieu davoir à craindre les races danimaux les plus grandes et les plus fortes, il est plutôt capable de les anéantir, et il restreint tous les jours le nombre de leurs individus. [...] Il semble que lhomme soit chargé lui-même de réduire sans cesse le nombre de ses semblables ; car jamais, je ne crains pas de le dire, la terre ne sera couverte de la population quelle pourrait nourrir. Toujours plusieurs de ses parties habitables seront alternativement très médiocrement peuplées, quoique le temps, pour la formation de ces alternatives, soit pour nous incommensurable.
Ainsi, par ces sages précautions, tout se conserve dans lordre établi ; les changements et les renouvellements perpétuels qui sobservent dans cet ordre sont maintenus dans des bornes quils ne sauraient dépasser ; les races des corps vivants subsistent toutes malgré leurs variations ; les progrès acquis dans le perfectionnement de lorganisation ne se perdent point ; tout ce qui paraît désordre, renversement, anomalie, rentre sans cesse dans lordre général, et même y concourt ; [...]. » [PZ I, p. 99-101]
Chez Lamarck, les divers antagonismes entre les espèces conduiraient à une stabilité populationnelle, une sorte déquilibre écologique ; chez Darwin, la concurrence entre individus conduira à la transformation des espèces. Les deux thèses ne sont pas forcément contradictoires, et celle de Lamarck nest pas la plus invraisemblable. En effet, il nest pas exclu que les écosystèmes, par les multiples interactions de leurs éléments, possèdent une assez grande stabilité, tant que les perturbations ne dépassent pas un certain degré ; et que, lorsque ce seuil est franchi, ils varient alors rapidement pour se stabiliser en un autre état. Lamarck ne pouvait évidemment pas théoriser cela, mais il pouvait le constater (ainsi que le rôle perturbateur de lhomme). La thèse darwinienne dune modification progressive des espèces par concurrence ne paraît plus convaincante quà première vue, en négligeant la complexité des interactions dans lécosystème, pour ne prendre en considération que les formes en concurrence et lavantage des unes sur les autres. [HNV, 655-658]
Mais de ce fait, la théorie de Lamarck nexplique pas lextinction des espèces car, même si certaines dentres elles disparaissent en se transformant en de nouvelles formes, la création continue des êtres les plus simples et leur transformation progressive entraîne forcément la coexistence de quasiment toutes les espèces, par une sorte de renouvellement continu. Paradoxalement, les fossiles, que lon considère habituellement comme une preuve paléontologique de lévolution, sont une difficulté dans la thèse transformiste de Lamarck ; il finit par nadmettre de disparition que pour quelques espèces de grands animaux, et par en rendre responsable lhomme. [HNV, 654]
Lorigine des idées transformistes de Lamarck se trouve dans son activité de classificateur, et spécialement de classificateur des invertébrés. Sans cesse, il sy trouve confronté à la difficulté de définir une notion despèce, à la difficulté de déterminer parmi les formes quil rencontre, lesquelles sont de même espèce (mais de variété différente), lesquelles sont despèces distinctes. On comprend donc quil ait fini par acquérir (peut-être sous linfluence de Buffon) une conception nominaliste de lespèce : les espèces sont des créations artificielles que lhomme fait pour sacommodité. A ce système nominaliste et artificiel de classification, Lamarck veut substituer ce quil appelle l« ordre de la nature », lequel nest rien dautre que celui par lequel les espèces sont nées les unes des autres au cours des millénaires. Cet ordre est généalogique, chronologique, et nimpose pas de discontinuités tranchées entre les espèces dérivant les unes des autres. Cette succession nétant pas très évidente chez les végétaux, il ne sintéressera quaux transformation des espèces animales.
Lamarck voit cet « ordre de la nature » dans la complexification croissante de lorganisation des différentes espèces. En général, il parle de « dégradation » de lorganisation, car il part des mammifères et remonte vers les infusoires, mais il précise que cette manière de parler est linverse de la réalité, et quil lemploie seulement parce quelle est traditionnelle depuis Aristote. Cette « dégradation » se marque par la simplification progressive et la disparition des systèmes différenciés (le système circulatoire, le système musculaire et surtout le système nerveux), par la disparition de la reproduction sexuelle, celle de certains organes, par la simplification des « facultés » et la diminution de leur nombre, etc.
Lordre naturel est à la fois diachronique et synchronique : aujourdhui coexistent les espèces les plus primitives (les infusoires, qui continuent à apparaître par génération spontanée comme il lon fait au début de la vie sur Terre, et qui continuent aussi à se transformer en espèces plus complexes) et les espèces les plus évoluées (mammifères et homme). Cet ordre nest donc pas seulement un ordre temporel dapparition (généalogique), cest aussi un ordre qui permet une classification (une « distribution naturelle » dans les termes de Lamarck), cest-à-dire un ordre synchronique qui se met en place au cours du temps (et par là un ordre historique autant que naturel).
Il ne faut pas se pas se méprendre sur cette notion dordre naturel. Lamarck na jamais cherché pas par-là à prouver lexistence de Dieu par lexistence dun « ordre de la nature ». Lordre naturel, ou les lois naturelles sont simplement la condition nécessaire pour quune science naturelle soit possible. Cest celui quil a constaté dans ses classifications ; cest une donnée empirique à expliquer, ce nest jamais la preuve de quoi que ce soit. Quelque conviction religieuse que lon ait, la théorie de lévolution na rien à voir avec la religion, ni dans un sens ni dans lautre. [HNV, 648-653]
Poussé à lextrême, cette idée dun « ordre de la nature » lié à la tendance à la complexification linéaire des organismes implique que les animaux ont tous le même plan de composition, à la complexification et aux variations près. Cette idée dunité de plan se trouvait déjà chez Buffon ; Geoffroy Saint-Hilaire (qui était transformiste et sopposa à Cuvier dans une célèbre querelle à ce sujet) létendra plus imprudemment aux invertébrés.
Cuvier divisait le règne animal en quatre embranchements vertébrés, mollusques, articulés et rayonnés dont chacun était caractérisé par un plan dorganisation irréductible aux autres, et ne pouvait donc en dériver par une modification progressive. Il avait établi des principes pour lanatomie comparée et la taxonomie : lêtre vivant est un ensemble intégré, où les différents organes sont hiérarchisée et interdépendants. Son principe de la corrélation des formes rendait difficile la transformation dun organisme, car il faisait de celui-ci un tout qui ne peut donc que se modifier dans certaines limites, celles à lintérieur desquelles lunité fonctionnelle de lêtre est préservée. Par exemple, un animal qui a des dents dherbivore a aussi un estomac dherbivore, ainsi que différents autres caractères "secondaires" qui sont propres à sont statu dherbivore (des sabots au lieu de griffes, etc.). Cuvier, sur ces bases, avait donc de fortes objections à lidée lamarckienne de lévolution des formes vivantes. [HNV, 663-666]
« Les animaux vertébrés, quoiquoffrant entre eux de grandes différences dans leurs organes, paraissent tous formés sur un plan commun dorganisation. En remontant des poissons aux mammifères, on voit que ce plan sest perfectionné de classe en classe, et quil na été terminé complètement que dans les mammifères les plus parfaits ; mais aussi lon remarque que, dans le cours de son perfectionnement, ce plan a subi des modifications nombreuses, et même très considérables, de la part des influences des lieux dhabitation des animaux, ainsi que de celles des habitudes que chaque race a été forcée de contracter selon les circonstances dans lesquelles elle sest trouvée. » [PZ I, p. 159]
Lamarck conçoit le plus souvent la classification des formes vivantes sur le modèle dune série quasi-linéaire, et parfois selon un modèle ramifié ; cest cette dernière conception quil privilégiera par la suite, tout en sefforçant de conserver une certaine unité via la complexité croissante. La thèse darwinienne dun emboîtage généalogique ramifiée des espèces dans les genres, des genres dans les familles, etc. sera plus claire et plus simple que la conception lamarckienne, sans toutefois infirmer la dynamique que Lamarck voyait à luvre dans lévolution. [HNV, 659]
Il faut noter quencore aujourdhui, un des principaux argument scientifique contre le darwinisme provient des principes établis par Cuvier. En effet, le principe de corrélation impose, pour transformer un herbivore en carnivore, une transformation coordonnée des différents caractères qui sont spécifiques aux uns et aux autres. Or le darwinisme nadmet que des variations insensibles sur tel ou tel point, et en outre aléatoires.
La théorie lamarckienne semble quant à elle plus propre à rendre compte de telles transformations globales et coordonnées ; mais il reste à laffiner en ce sens et à découvrir le mécanisme précis de ce type de transformation[6].
Pour Lamarck, la biologie a pour but dexpliquer les êtres vivants et par-là tenter de définir la notion de vie.
Avec les thèses biologiques cartésiennes, les partisans de lanimal-machine sétaient trouvés confrontés à ce problème : les lois de la mécanique permettent dimaginer lêtre vivant comme un automate, elles expliquent ainsi son fonctionnement mais pas sa formation. Pour comprendre cette dernière, ils avaient imaginé les diverses théories de la préformation et de lemboîtement des germes, qui sauvegardaient lidée de création divine et danimal-machine.
Les vitalistes, à cette origine divine, préféraient une origine naturelle pour les êtres vivants, et une conception où le corps ne « fonctionne » pas, mais où il préserve son organisation en résistant, grâce à un principe vital, à la décomposition et à la mort voulue par les lois physiques. Il y avait ainsi deux sortes de « forces » naturelles, celles de la physique et celle de la vie, et elles sopposaient au sein des êtres vivants. Rien nempêchait donc celui-ci dêtre lobjet dune science naturelle, et Xavier Bichat (1771-1802), le plus célèbre des vitalistes, prétendit construire une physiologie fondée sur des « propriétés vitales » tout comme Newton avait construit une physique fondée sur la gravitation (Descartes sétait opposé à la mécanique newtonienne en lui reprochant de réintroduire des « forces occultes » dans la science : la gravitation sapparentant à une forme d« action à distance » inconnaissable en elle-même). Au XVIIIe siècle, les vitalistes étaient alors scientifiquement modernes et philosophiquement "progressistes", proches de lEncyclopédie, contrairement à une légende qui en fait les représentants dune biologie spiritualiste et réactionnaire[7].
Lamarck, en quelque sorte en réponse à Bichat, dépasse cette opposition entre mécanistes et vitalistes, sinon en expliquant la « force vitale » par les seules lois physiques, du moins en ne voulant la concevoir que comme le produit du seul jeu actuel des lois physiques à lintérieur de lorganisation particulière propre aux êtres vivants ; organisation qui les distingue radicalement des objets inanimés. Cette organisation dote les êtres vivants dune dynamique interne, cest-à-dire de la vie, qui est circulaire et auto-catalytique : lorganisation physico-chimique canalise les lois physico-chimiques en les faisant servir au fonctionnement et au développement de lorganisation elle-même, cest-à-dire à la vie de lêtre vivant.
Les êtres vivants les plus simples peuvent donc apparaître par génération spontanée parce quils se réduisent à quelques mouvements de fluides où, pour lessentiel, le jeu actuel des lois suffit à les doter de la vie. Mais les êtres plus complexes ne peuvent se constituer de cette manière : ils sont forcément le produit dun développement historique qui a complexifié leur organisation, cest-à-dire dune évolution.
Lévolution est donc une nécessité théorique chez Lamarck, elle sert à expliquer la forme actuelle des êtres vivants et la complexité de leur organisation que le seul jeu actuel des lois physiques ne permet pas de comprendre. Cet aspect historique permet donc de donner aux êtres vivants complexes une explication parfaitement naturelle, ne nécessitant le recours ni a un Dieu créateur ou une quelconque Providence divine, ni à une mystérieuse force vitale, et moins encore au hasard ou à la contingence (autrement dit une sorte de Providence laïque).
Cest à cela que sert lévolution selon Lamarck : articuler la biologie à la physique, en rattachant les êtres vivants à la nature inanimée par une explication historique. Elle tient donc à une nécessité théorique, et non à des restes paléontologiques, des parentés anatomiques, des arguments taxonomiques, ou dautres considérations empiriques de ce genre qui embarrassaient Lamarck plus quelles ne laidaient. [HNG, 247-253]
Chez Darwin, il sagit avant tout dexpliquer lorigine et ladaptation des différentes espèces, et cela essentiellement en opposition à la Théologie naturelle de William Paley (1743-1805) que lon présente parfois de manière totalement abusive comme représentative de la biologie prédarwinienne ; Darwin avait beaucoup étudié et admiré cet ouvrage dans sa jeunesse et sa foi en un Dieu créateur, tout-puissant et généreux avait été sérieusement ébranlée par son voyage aux Galapagos à bord du Beagle. Mais de ce fait, la critique du vitalisme a disparu et avec elle la dynamique inhérente à lêtre vivant qui devient un simple objet passif, jouet des forces présentes dans lenvironnement. La critique du fixisme de Cuvier est remplacée par celle du créationnisme et le rôle de lexplication historique nest plus compris.
Avec Darwin, et plus encore après lui, la valeur adaptative devient une valeur explicative au détriment de lexplication physique. La question des rapports de la physique avec la biologie, et le rôle qui tient lévolution, fut gommée au profit du problème de ladaptation de lêtre à son milieu et de sa survie. Le darwinisme fait ainsi sauter lobstacle que constituent les lois physiques dans lexplication biologique : ce que ces lois ne parviennent pas à expliquer dans les êtres vivants actuels est mis au compte dune "histoire" (variations aléatoires et sélection naturelle) nayant pas ou peu à se soucier des contraintes physiques ; on voit donc pourquoi le darwinisme insiste tant sur la contingence de lévolution.
La structure du darwinisme et son recours au hasard et a un principe de sélection souvent taxé de tautologie ont pour conséquence que non seulement lévolution na plus de nécessité théorique, mais quelle est souvent ramenée à un événement contingent (celle-ci étant censée "vacciner" la biologie contre le finalisme). Elle nest plus quune manière dinterpréter les données empiriques fournies par la taxonomie, la paléontologie et lanatomie comparée. Or les données empiriques sont toujours contestables, et elles peuvent donner lieu à des interprétations diverses, voire opposées.
On voit donc ici quil faudrait inverser les termes : le transformisme lamarckien est une véritable théorie de lévolution, tandis que lévolutionnisme darwinien est surtout une transformation adaptative des espèces. Pour toutes ces raisons, le darwinisme constitue indéniablement un recul théorique par rapport à Lamarck.
En réalité, lopposition de Darwin à Lamarck ne se fonde pas sur lhérédité des caractères acquis comme les ouvrages de vulgarisation le présentent trop souvent, mais sur la tendance des êtres vivants à se complexifier. Darwin admet cette tendance du bout des lèvres parce quil ne veut pas dun « ordre de la nature » quil amalgame abusivement à une création divine. [HNV, 812]
Plus encore que lhérédité de tel ou tel caractère acquis particulier, cest la continuité dun processus physique à travers les générations qui a été rejetée par le darwinisme, et cest elle que Weismann a remplacée par la continuité du plasma germinatif (qui sera remplacé par les gènes et le génome au XXe siècle). Une continuité de substance est bien plus aisée à concevoir que la continuité dun processus physique. Cest sans doute la principale raison de son adoption, même si ce nest pas avoué. [HNG, 280]
En bref, lévolution lamarckienne rendait possible lexplication physique des êtres vivant en y introduisant une dimension historique ; lhérédité weismannienne (cest-à-dire ce qui deviendra la génétique) ramène cette dimension historique à un facteur actuel en comprimant lhistoire en une mémoire (ADN) ; et cest cette réification de lhistoire sous la forme matérielle dune mémoire (qui joue de surcroît le rôle dune structure de commande) qui donne limpression que lexplication est alors, et seulement alors véritablement physique, parce que totalement actuelle. Là est le paralogisme.
La position lamarckienne est juste sur au moins un point : plutôt quune transmission de caractères adaptatifs, lhérédité est ce qui assure la continuité physique entre les générations. Lhérédité est la continuation dun mouvement tout autant que la conservation dun patrimoine : le passé joue dans le présent en tant quantécédent et pas seulement en tant quil est "représenté" dans une mémoire codée dans une structure spécifique (molécule dADN ou autres).
La question de lhérédité, et par là celle de lévolution, sont donc, bien plus complexes dun point de vue physico-chimique que la transmission dune substance prétendument porteuse dun programme. [HNG, 283-285]
« La thèse de Lamarck fut très mal comprise et assez mal reçue en son temps, et guère mieux par la suite. On nen retint guère que lidée dune transformation des espèces, alors que celle-ci nest quune partie dun projet biologique bien plus vaste. Cette transformation des espèces sera même caricaturalement ramenée à une prétendue « hérédité lamarckienne » après Weismann. Cette mécompréhension et cet appauvrissement ont plusieurs raisons.
Tout dabord, le texte de Lamarck nest pas toujours dune grande clarté. Les idées quil proposait étaient difficiles et, manifestement, il ne possédait pas les moyens dexposition adéquats. Sans doute ces idées étaient-elles elles-mêmes un peu confuses dans son esprit. Par ailleurs, Lamarck était resté un homme du XVIIIe siècle. Sa conception de lêtre vivant, avec ses mouvements de fluides, était caractéristique de la biologie mécaniste des XVIIe et XVIIIe siècles. Elle était désuète au début du XIXe siècle, où ce genre de modèles hydrauliques laissait place à des conceptions chimiques de lêtre vivant inspirées des travaux de Lavoisier sur la respiration (Lamarck sopposait dailleurs à la chimie de Lavoisier). Enfin, et surtout, la controverse avec Cuvier mit laccent sur le problème de la fixité ou de la transformation des espèces, aux dépens du reste de la théorie lamarckienne. Ce qui centra laffaire sur des questions de taxonomie, au détriment de laspect purement biologique (la théorie de lêtre vivant).
Ces questions taxonomiques sont évidemment importantes. Le fait que Lamarck se soit occupé des invertébrés où les formes ne sont pas toujours facilement caractérisables et où les espèces ne se délimitent pas très clairement a sans aucun doute eu un rôle dans sa conception nominaliste de lespèce, et dans son idée dune continuité et dune transformation progressive des formes vivantes. De la même manière, le fait que Cuvier se soit occupé des vertébrés où les formes sont bien plus facilement caractérisables et où les espèces sont mieux délimitées a contribué à ses options fixistes. Il nen est pas moins vrai que la théorie de Lamarck dépassait très largement ce simple aspect taxonomique, et que la controverse avec Cuvier a fait passer au second plan la nécessité théorique de lévolution au profit de la seule question de la fixité ou de la non-fixité des espèces.
Cependant, contrairement à une opinion courante, la conception de Lamarck ne fut ni oubliée ni méprisée. Elle fut ramenée à un simple transformisme, et cest sous cette forme quon lui opposa le fixisme de Cuvier. Les arguments de Cuvier notamment son principe de corrélation des formes -, directement tirés de son travail sur les vertébrés, étaient bien mieux construits et bien mieux reçus que les spéculations lamarckiennes. Mais Lamarck eut des partisans et, contrairement à une autre opinion répandue, il nest pas vrai que, en 1859, LOrigine des espèces de Darwin arriva dans un climat de fixisme généralisé.
En réalité, les idées transformistes étaient déjà assez répandues, et se répandaient de plus en plus depuis la mort de Cuvier (1832) et les Principes de géologie de Charles Lyell (1833) qui avaient renversé sa théorie des révolutions géologiques. Si elles nétaient pas majoritaires, ces idées navaient rien de bien scandaleux, hormis peut-être pour quelques personnes à la religiosité étroite. »[8]
« Les diverses interprétations de la doctrine lamarckienne qui ont circulé en Europe à partir de 1820 environ étaient souvent assez éloignées des thèses soutenues dans les Recherches de 1802, dans la Philosophie zoologique ou dans lHistoire naturelle des animaux sans vertèbres. Au début du XIXe siècle, la définition de nouvelles priorités de recherches et de nouvelles disciplines dans les sciences naturelles rendit de plus en plus difficile une pleine compréhension de lunivers conceptuel qui avait fondé lentreprise de Lamarck, et des difficultés théoriques qui lavaient contraint à reformuler ses doctrines de plusieurs façons, pas toujours convaincantes ni cohérentes. Ni les opposants ni les disciples du transformisme ne se donnèrent la peine danalyser attentivement le processus de formation et de développement de la doctrine de Lamarck, les premiers rejetant ses thèses en bloc, et les seconds éprouvant aussitôt le besoin de les actualiser et de les ré-interpréter pour les adapter aux progrès des sciences naturelles. Cependant, il ne fait aucun doute quau début et au milieu du XIXe siècle, le débat sur les idées de Lamarck quelles que soient les interprétations quon en ait donné a constitué un facteur clé de la formation dune large culture pro-évolutionniste, qui a fortement influencé, et souvent dans un sens erroné, laccueil qui sera fait à LOrigine des espèces de Darwin. »[9]
« En ce qui concerne lévolution des espèces : entre 1809 et 1859, le transformisme lamarckien coexista avec le fixisme de Cuvier ; celui-ci fut dabord dominant, puis son influence déclina peu à peu à partir de 1830. Mais le profit quaurait pu en tirer le lamarckisme fut quasi inexistant. Dune part, il était sans doute handicapé par la conception générale de la vie à laquelle il était lié. Dautre part, en 1859, parut LOrigine des espèces de Darwin qui occupa massivement la place que le fixisme déclinant avait laissée libre. Entre 1859 et 1900, le lamarckisme survit encore conjointement au darwinisme dans une biologie alors devenue quasi totalement évolutionniste. à partir de 1900, le lamarckisme fut progressivement abandonné en raison de lappui que le darwinisme reçut des progrès de la génétique. »[10]
Parmi les savants qui sont à lorigine de la biologie moderne, Lamarck est sans doute celui qui a été le plus malmené par la postérité : il a été et est encore diffamé, et les idées quon lui attribue à tord servent de repoussoir à des scientifiques et des philosophes dopinions très diverses. Déjà en 1879, Samuel Butler remarquait que l« on a systématiquement ridiculisé Lamarck à tel point que cest presque un suicide philosophique que de vouloir le défendre. »[11]
Les raisons en sont multiples. Ses grandes uvres ont été publiées au début du XIXe siècle, sous lEmpire et la Restauration, cest-à-dire dans une époque de réaction philosophique et politique contre les Lumières. Or Lamarck est un homme du XVIIIe siècle à plus dun titre. Dabord par sa date de naissance, ensuite par le milieu quil fréquenta durant sa carrière de naturaliste : il fut le précepteur du fils de Buffon, herborisa avec Jean-Jacques Rousseau, fut nommé professeur sous la Révolution française. Enfin, par sa philosophie proche du matérialisme du XVIIIe siècle et par ses idées politiques républicaines et révolutionnaires.
La date de publication de ses principaux ouvrages et une compréhension erronée de ses idées le feront passer pour vitaliste et incitera parfois à le rattacher (faussement) à la philosophie spiritualiste qui avait cours sous lEmpire et la Restauration.
Une autre raison de la mauvaise réputation de Lamarck est que à côté de travaux sérieux (comme sa classification des invertébrés), il fut également lauteur duvres considérées comme fantaisistes (des annuaires météorologiques, une réfutation absurde de la chimie de Fourcroy et de Lavoisier). Mais pour relativiser cela, il faut se rappeler que lhistoire des sciences ne manque pas de précédents de ce genre : Newton faisait aussi de lalchimie et Kepler des horoscopes. Pour ces savants, la postérité a préféré oublier ces "écarts à la rationalité", elle fut plus cruelle pour Lamarck qui écrivait à une époque où le "positivisme" et le souci de lefficacité commençaient à régner. [HNV, intro. ch. 7]
En développant sa théorie de lévolution, Lamarck sopposait ouvertement au fixisme et au catastrophisme de Cuvier. Ce dernier utilisa tous les pouvoirs que lui octroyait sa position de professeur au Muséum et de secrétaire perpétuel de lAcadémie des sciences pour entraver la diffusion des idées transformistes. Il interdit à leurs partisans laccès aux collections du Muséum et aux colonnes des journaux scientifiques dont il avait le contrôle. Quoique plutôt draconiennes, de telles mesures savérèrent encore insuffisantes parce que les partisans des thèses transformistespossédaient leurs propres journaux qui, hors du cercle parisien, jouissaient dun prestige considérable. Raspail témoigne des moyens fort peu scientifiques dont dépendit le sort dun de leurs journaux : « Cuvier et plus dun de ses illustres collègues prirent part aux secrètes machinations , dans lesquelles léditeur fut forcé de tomber, afin de récupérer sa liberté menacée par une condamnation politique. »[12] [RM, 40]
A la mort de Lamarck en 1829, Cuvier était officiellement chargé de rédiger les éloges funèbres de ses collègues savants. Il considérait ce privilège comme une occasion solennelle de ridiculiser publiquement les idées auxquelles il sopposait. La version originale de lEloge funèbre de Lamarck na pas été conservée, probablement à cause de la violence des propos et de lindignation quelle souleva parmi les collègues et les proches de Lamarck. Dans la version atténuée qui nous est parvenue[13], Cuvier ridiculisait ainsi les idées transformistes :
« Lhabitude de mâcher par exemple, finit au bout de quelques siècles par leur donner des dents ; lhabitude de marche leur donna des jambes ; les canards à force de plonger devinrent des brochets ; les brochets à force de se trouver à sec se changèrent en canards ; les poulet en cherchant leur pâture au bord des eaux, et en sefforçant de ne pas se mouiller les cuisses, réussirent si bien à sallonger les jambes quils devinrent des hérons ou des cigognes. Ainsi se formèrent par degré les cent milles races diverses, dont la classification embarrasse si cruellement la race malheureuse que lhabitude a changé en naturalistes. »
Ce texte est certainement à lorigine de la légende qui veut que Lamarck soutenait que cest à force de vouloir marcher, nager et voler que se développent les organes adéquats. Mais en réalité, il na jamais invoqué leffort extraordinaire de la volonté, mais sest seulement référé à lidée selon laquelle un changement dans lenvironnement peut engendrer une réponse organique en termes de changement des habitudes et que lusage ou le défaut dusage était à lorigine du développement ou de latrophie des organes.
Plus généralement, lEloge funèbre conformément aux conceptions de Cuvier reconnaissait les mérites de Lamarck concernant la description et la classification des êtres vivants et raillait de manière caricaturale ses travaux spéculatifs et théoriques.
Cet éloge funèbre fût traduit en anglais par les partisans du catastrophisme, qui prirent soin den amplifier encore le ridicule. Ces simplifications outrancières et la diffusion de ce véritable pamphlet quest lEloge funèbre par Cuvier ont grandement contribués à discréditer les idées de Lamarck en la couvrant dune épaisse couche de mensonges. En effet, cette caricature de sa pensée fût bien plus populaire que les fastidieux écrits du naturaliste, ce qui explique quencore de nos jours, même parmi les biologistes les plus éminents, ce texte est encore une source dinspiration pour juger des idées de Lamarck[14].
Ses malheurs ne sarrêtent pas là. Vint Darwin, qui sefforça de minimiser son importance et émit des critiques souvent mal fondées sur son transformisme. Darwin rejetait pourtant le catastrophisme et le fixisme, on aurait donc pu imaginer quil vit en Lamarck un glorieux précurseur ; il nen fut rien. Dun côté Darwin reprit à son compte lhérédité des caractères acquis (sans se référer à Lamarck dont il connaissait les vues) à chaque fois que son explication sélectionniste tombait en défaut. De lautre, Darwin accusa fallacieusement Lamarck davoir plagié Erasmus Darwin, son grand-père, en ce qui concerne la théorie de lévolution. Enfin, Darwin se référait également à lEloge funèbre par Cuvier dans ses critiques, quand il qualifiait la théorie lamarckienne de « véritables sornettes » (veritable rubbish). [RM, 128]
Les naturalistes, à lépoque où Darwin publie LOrigine des espèces en 1859, connaissaient les écrits de Lamarck et nont vu dans ce livre quune variante de la théorie de lévolution déjà existante qui mettait au premier plan le mécanisme de sélection naturelle par la lutte pour lexistence. Thomas Henry Huxley, le premier apôtre du darwinisme, surnommé « le bouledogue de Darwin », sest employé à promouvoir les idées de ce dernier en déplaçant le débat depuis le champ scientifique vers la querelle idéologique opposant science et religion. Pour encourager les scientifiques à défendre le darwinisme afin de "combattre lobscurantisme", il a disqualifié par labsurde le lamarckisme en tant qualternative scientifique au darwinisme en reprenant les caricatures de Cuvier. (cf. notre notice sur Darwin)
Les darwinistes, pour assurer la réputation de leur maître, ont fait de Lamarck un repoussoir en réduisant son système à la seule hérédité des caractères acquis. Réduction assez curieuse si lon songe que, dAristote à Weismann, y compris Darwin, tout le monde ou presque crut à cette forme dhérédité. Lamarck na, pas plus que ses prédécesseurs, théorisé cette transmission, il nen a pas proposé de mécanisme, il ne lui a même pas donné de nom ; il na fait que lintégrer à sa propre théorie de lévolution sans prendre la peine de largumenter ni den donner des exemples. Cest effectivement le point le plus faible de son transformisme et on peut le lui reprocher, mais certainement pas parler dune « hérédité lamarckienne ». En fait, Lamarck ne la nomme jamais hérédité des caractères acquis, tout simplement parce que cette notion nexistait pas à son époque sous cette forme. Il y a donc quelque anachronisme à en parler en ces termes, dans la mesure où, dans cette formule, la distinction entre caractères innés et acquis présuppose leur opposition, et que celle-ci na été conçue quà la fin du XIXe siècle par Weismann avec sa théorie du plasma germinatif. [HNV, 681]
Contrairement à ce que pensent de nombreux biologistes, Darwin eut également recours à lhérédité des caractères acquis dans LOrigine des espèces (cette dénomination est dailleurs aussi impropre que pour Lamarck), sur un mode tout à fait "lamarckien" celui des effets de lhabitude, de lusage et du non usage des organes (voir citations ci-dessous à propos des "clichés") et sans reconnaître linfluence de Lamarck sur ce point. Darwin va même jusquà proposer un modèle pour la transmission des caractères acquis sous le nom « dhypothèse de la pangenèse » dans Les variations des animaux et des plantes sous leffet de la domestication (1868). Son modèle ressemble à celui quavait proposé Maupertuis dans son Système de la Nature (1745) hormis lutilisation de la théorie cellulaire. [HNV, 812]
La fameuse « hérédité lamarckienne » et lopposition de Lamarck et Darwin sur ce point sont des légendes, nées à la fin du XIXe siècle, de la querelle entre Weismann et les néo-lamarckiens. A partir de ce moment, on reprochera à Lamarck cette conception, que lon opposera à ce qui est alors devenu le darwinisme.
Tous les biologistes ont entendu parler de lexpérience au cours de laquelle August Weismann aurait coupé la queue à des générations de souris, et toujours obtenu des souris à queue longue ; mais très peu dentre eux ont jamais pris la peine de lire le compte-rendu de cette expérience (aussi célèbre et méconnue que la recette de Van Helmont pour fabriquer des souris par génération spontanée avec du blé et une chemise sale). Plus fin que bien des commentateurs actuels qui se réfèrent à cette expérience (en général sans lavoir étudiée), Weismann sait quelle est inutile et quelle ne permet pas la moindre conclusion. Il lexplique avant même dexposer ses résultats, et le répète dans sa conclusion. Parmi ses arguments, il invoque également le fait que, chez les peuples qui pratiquent la circoncision depuis des millénaires, les enfants ne naissent toujours pas circoncis.
« Javoue franchement aussi que je nai entrepris ces expériences quà contre-cur, parce que je ne pouvais espérer en obtenir autre chose que des résultats négatifs. Mais comme ces résultats, même négatifs, ne me semblaient pas complètement dépourvus de valeur pour la solution de la question pendante, et comme les nombreux défenseurs de lhérédité des caractères acquis ne se disposaient pas à corroborer leur opinion par lexpérience, je mimposai ce petit travail. [...]
Que prouvent ces expériences ? Réfutent-elles une fois pour toutes lopinion de la possibilité de transmission des mutilations ? Certainement pas du premier coup. [...] On ne pourrait pas élever dobjection décisive, au point de vue théorique, si quelquun voulait soutenir que lhérédité des mutilations a besoin de mille générations pour devenir visible, car nous ne pouvons pas évaluer a priori la force des influences capables de modifier le plasma germinatif, et nous ne pouvons apprendre que par lexpérience pendant combien de générations elles doivent agir avant de se manifester à lextérieur. »[15]
Par ailleurs, sa bonne intelligence des textes lui fait différencier les mutilations et les caractères acquis plus naturellement. On peut en effet objecter que les mutilations ne correspondent pas du tout aux modifications fonctionnelles acquises par lanimal dans la biologie de Lamarck (dans le cas de Darwin, cest impossible à préciser), puisque celles-ci, au contraire de celles-là, sont acquises activement par lanimal (pour Lamarck, le cou de la girafe sallonge parce quelle létend elle-même en broutant les feuilles hautes, et non parce quun expérimentateur lui tire sur la tête).
« Je nai pas besoin de dire que le rejet de lhérédité des mutilations ne tranche pas la question de lhérédité des caractères acquis. Bien que pour moi-même je me confirme toujours plus dans cette idée que cette transmission na pas lieu, et que nous devons chercher à expliquer, sans recourir à cette hypothèse, les phénomènes que nous présente la transformation des espèces, je suis cependant très éloigné de regarder ce problème comme définitivement résolu par le fait de la possibilité de rejeter dans le domaine de la fable lhérédité des mutilations. »[16]
La plus grande partie de largumentation de Weismann nest pas destinée à prouver que les caractères acquis ne sont pas héritables, mais que les observations et les expériences qui sont avancées comme preuves de lhérédité des caractères acquis ne sont pas recevables, ou sont interprétables dune autre manière. Si Weismann ne se place pas à un niveau expérimental, cest parce quil sait très bien quil est ici complètement inutile : la possibilité de prouver expérimentalement lhérédité (ou la non-hérédité) des caractères acquis nexiste que sur le papier, et il y a quelque naïveté à imaginer que lamputation de la queue des souris ou des chats a quelque chose à voir avec lévolution des espèces. Dailleurs Weismann écrit explicitement que cest en partant dun point de vue théorique quil a été amené à nier lhérédité des caractères acquis. Il ne faut pas inverser les données : cest en partant de la théorie du plasma germinatif que Weismann nie lhérédité des caractères acquis ; ce nest pas en partant dune observation de la non-hérédité des caractères acquis quil élabore cette théorie du plasma germinatif.
Sil nest évidemment pas possible de prouver que lhérédité des caractères acquis nexiste pas (on ne peut prouver une inexistence que pour des processus simples), il y a théoriquement une possibilité de prouver son existence il suffirait den trouver un exemple irréfutable -, mais cette possibilité reste très "théorique" ne serait-ce que par la définition des caractères acquis à prendre en considération[17]. [HNV, 879-882]
Après avoir été repoussé comme matérialiste au début du XIXe siècle, Lamarck devint au XXe siècle la tête de Turc dune biologie qui saffirmait scientifiquement, à la fois matérialiste et positiviste, et qui prétendait sappuyer sur Claude Bernard (réduit à la biologie expérimentale) et sur Charles Darwin (corrigé par Weismann qui en élimina la croyance à lhérédité des caractères acquis). Par exemple, en 1950, dans sa préface à une réédition de Lorigine des espèces, Darlington traitait encore la théorie lamarckienne de « vieille et honteuse superstition ».
Les biologistes actuels présentent souvent Lyssenko comme une résurgence du Lamarckisme, et se servent fréquemment du qualificatif de lyssenkiste pour disqualifier toute critique du néo-darwinisme. Cest une erreur, car Lyssenko na jamais critiqué Darwin ni préconisé, contre lui, un retour à Lamarck (Darwin était, tout autant que Lamarck, partisan de la thèse faussement qualifiée d"hérédité des caractères acquis"). Daprès Pichot « Si le lyssenkisme est une supercherie scientifique, la manière dont il est présenté est, elle, une supercherie historique. Notamment en ce quiconcerne la supposée référence à Lamarck. » et « En critiquant Weismann et le mendélo-morganisme, Lyssenko voulait revenir non pas à Lamarck, mais à Darwin, dont il jugeait la théorie altérée par les modifications que lui avait fait subir la génétique occidentale »[18].
L« Affaire Lyssenko » est devenue le symbole de lintrusion délétère et désastreuse dans la science dintérêts et denjeux politiques de la part dun système totalitaire. Mais lhystérie qui sest emparée des darwinistes occidentaux lors de cet épisode de lhistoire de la biologie montre bien que de ce côté-là du « rideau de fer » les enjeux étaient bien loin dêtre ceux dune controverse purement scientifique (cf. notre notice sur Lyssenko).
Les biologistes connaissent très mal lhistoire de leur discipline, ce qui explique probablement lexistence de ces clichés auxquels tout le monde se réfère mais que personne ne prend jamais la peine dexaminer de plus près. Ils ont, à linstar des réflexes pavloviens, la fonction de susciter ladhésion ou la réprobation de manière automatique, en épargnant la réflexion. A propos de Lamarck nous évoquerons le plus connu et celui qui a été faussement attribué à Darwin.
Certainement le cliché le plus rebattu pour ridiculiser et caricaturer le transformisme de Lamarck. Voici le texte complet sur ce point précis :
« Relativement aux habitudes, il est curieux den observer le produit dans la forme particulière et la taille de la giraffe (camelo-pardalis) : on sait que cet animal, le plus grand des mammifères, habite lintérieur de lAfrique, et quil vit dans des lieux où la terre, presque toujours aride et sans herbage, loblige de brouter le feuillage des arbres, et de sefforcer continuellement dy atteindre. Il est résulté de cette habitude, soutenue, depuis long-temps, dans tous les individus de sa race, que ses jambes de devant sont devenues plus longues que celles de derrière, et que son col sest tellement allongé, que la giraffe, sans se dresser sur les jambes de derrière, élève sa tête et atteint à six mètres de hauteur (près de vingt pieds). » [PZ I, p. 256]
Lamarck cherche à illustrer par un exemple frappant lidée que lusage (ou le défaut dusage avec lexemple de latrophie des yeux de la taupe) contribue à la formation des organes, et rien de plus. Cet exemple a souvent été interprété faussement (dans lesprit de lEloge funèbre par Cuvier) comme si la girafe, à force de vouloir brouter les hautes feuilles, avait allongé son cou.
Il est intéressant de comparer ce passage avec une citation de Darwin sur le même sujet :
« En ce qui concerne la girafe, la conservation continue des individus de quelque ruminant éteint, devant à la longueur de son cou, de ses jambes, etc., la faculté de brouter au-dessus de la hauteur moyenne, et la destruction continue de ceux qui ne pouvaient pas atteindre à la même hauteur, auraient suffit à produire ce quadrupède remarquable ; mais lusage prolongé de toutes les parties, ainsi que lhérédité, ont dû aussi contribuer dune manière importante à leur coordination. » (LOrigine des espèces, p. 268)
Le mécanisme mis en avant est un peu différent et reprend lidée que lusage des organes contribue à les développer en un certain sens. On pourrait multiplier les citations ou Darwin illustre lidée lamarckienne de lusage et du défaut dusage (par exemple, pour les yeux de la taupe, son explication est identique en tout point à celle de Lamarck ; cf. p. 149).
Cet exemple montre simplement que tout le monde peut se tromper en cherchant à interpréter des faits pour appuyer une théorie (et le darwinisme, ayant eut une plus longue carrière, est loin dêtre en reste sur ce point).
Après la publication de LOrigine des espèces lévêque dOxford (qui ne représentait guère que lui-même et, peut-être, léglise anglicane, mais certainement pas la communauté scientifique) avait demandé à Thomas Huxley si cétait par sa grand-mère ou par son grand-père quil descendait du singe. Dès lors, on attribua à Darwin lidée (que lon prétend avoir été scandaleuse à la fin du XIXe siècle) dune origine simiesque de lhomme, idée formulée en 1809 par Lamarck [PZ II, p. 301-304], lequel ne faisait alors que poursuivre logiquement le mouvement amorcé par le très pieux Linné (1707-1778), qui navait pas hésité, au milieu du XVIIIe siècle et malgré les réticences de léglise (et de certains de ses collègues, dont Buffon), à intégrer lhomme dans sa classification des animaux et à le faire voisiner, sinon cousiner, avec les singes dans lordre des primates.
Darwin, quoi que prétende lhagiographie darwinienne, ne sest jamais aventuré dans ces eaux. Il ne parle pas de lhomme dans LOrigine des espèces ; il attendit 1871 pour sy risquer dans La Descendance de lhomme et la sélection sexuelle, alors que pratiquement tout le monde avait déjà glosé à perdre haleine sur la question. Ce fut pour dire que, tout compte fait, il préférait descendre dun gentil singe plutôt que des horribles sauvages quil avait vus lors de son voyage en Amérique du Sud.
Si la formule « Lhomme descend du singe » devint emblématique du darwinisme, quoi quait réellement dit Darwin, cest parce que la parenté de lhomme et du singe était bien plus frappante dun point de vue idéologique que ne pouvait lêtre, dun point de vue scientifique, la parenté, par exemple, du lézard et du dinosaure. Et cest pour cette valeur idéologique quelle fut mise en avant (quelque erronée quelle fût).
Si lon répète jusquà lécurement la remarque idiote de lévêque dOxford, cest quil ny en a guère dautres de ce style à se mettre sous ladent, et certainement pas provenant de grands scientifiques. Car, contrairement à la légende, le créationnisme nexistait pas avant Darwin, du moins en tant que doctrine « scientifique » constituée. Il est né de la réaction des éléments les plus arriérés de la société victorienne à LOrigine des espèces lesquels arriérés se sont dailleurs fort bien entendus avec les darwiniens pour faire dire au livre ce quil ne disait pas, notamment sur lorigine de lhomme. [HNG, p. 262-263]
Le succès du darwinisme doit moins à sa pertinence scientifique quà la valeur idéologique de ses présupposés qui entrent en résonance avec ceux de la société victorienne en particulier (son hypocrite compassion chrétienne pour les pauvres au moment même où la révolution industrielle les produit en masse) et plus généralement avec ceux du libéralisme économique (la lutte pour la vie) et de la société industrielle (les êtres vivants, et donc les êtres humains, réduits à des machines)[19] ; doù la résurgence périodique des thèmes propres au darwinisme social et à leugénisme. Mais ceci est une autre histoire[20]
Ces déformations successives des travaux et de lesprit de Lamarck ne furent pas uniquement le fait de scientifiques mal informés sur lhistoire de leur discipline (la plupart des biologistes, aujourdhui encore, sont sincèrement persuadés que lhérédité des caractères acquis est une invention de Lamarck, et que cest Darwin qui en a montré la fausseté), mais elles furent également propagées (et continuent de lêtre) par certains historiens des sciences (ou prétendus tels), pour des raisons assez obscures tenant pour lessentiel au désir de ne pas froisser lidéologie dominante chez les biologistes. Une énumération des interprétations erronées et des falsifications malveillantes de la biologie lamarckienne serait interminable.
De nos jours, fidèles à la caricature de Cuvier, les ouvrages de référence en biologie continuent à qualifier le lamarckisme dhérésie. Le darwinisme peut ainsi prétendre être la seule option scientifique, la seule alternative au créationnisme.
Voici pourtant ce que Pichot conclu de lexamen approfondi des idées de Lamarck :
« La pensée de Lamarck, bien quelle ait été souvent négligée, est un monument de lhistoire de la biologie (tout autant que celle dAristote, à qui elle est sans doute la seule à pouvoir être comparée). Cest en effet là que pour la première fois on a cherché à faire une biologie (cest linventeur du mot et de la chose) qui concilie les principes de la physique moderne (ceux dun mécanisme naturalisé) et la reconnaissance dune spécificité du vivant. Une biologie qui ne serait pas un mécanisme de type cartésien, cest-à-dire niant la vie ; mais qui ne serait pas non plus un animisme à la Stahl, ni un vitalisme à la Bichat, qui ne reconnaissent la spécificité de la vie que pour lopposer à la physique.
Aux deux paradigmes de la biologie, celui dAristote et celui de Descartes, nous aurions pu en ajouter un troisième, celui de Lamarck qui serait un paradigme mécaniste ayant intégré la dimension historique (Ce serait en réalité le véritable paradigme mécaniste en biologie, puisque celui de Descartes est scindé en deux parties quil na pas su concilier, et puisque ce quen général on considère comme biologie mécaniste, lanimal-machine, nest quune variante du galénisme.). Nous ne le ferons pas, car la notion même de paradigme suppose lexercice dune prééminence absolue, prééminence que les thèses lamarckiennes nobtiendront jamais (sauf en ce qui concerne la classification des invertébrés). Elles ne seront pas aussi rejetées et oubliées quon le dit souvent, et elles auront une certaine influence (notamment sur Darwin, quoi que celui-ci en ait dit). Pour comprendre cette situation, il faut se rappeler quau XIXe siècle la biologie nétait pas aussi monolithique quelle lest aujourdhui, et distinguer entre la conception biologique générale de Lamarck et son transformisme.
Pour ce qui concerne la non-reconnaissance de la conception lamarckienne de la vie, le point le plus important est sans doute le remplacement, dans la première moitié du XIXe siècle, de lapproche mécaniste par lapproche chimique, non plus à la manière chimiatrique mais à la lueur de la chimie moderne qui se développait alors. Toutes les considérations sur les parties contenantes et les fluides contenus devenaient désuètes. Le coup de grâce fut sans doute donné par la physiologie de Claude Bernard. [ ]
Il ny eut ainsi jamais de paradigme lamarckien, dans la mesure où un paradigme doit être prééminent. Les thèses lamarckiennes neurent jamais quune existence parallèle à dautres thèses, et elles finirent par séteindre. Et cela malgré (ou, peut-être, à cause de) leur aspect révolutionnaire : pour la première fois on tentait de concilier la vie et la physique moderne (mécaniste), sans renoncer à la spécificité de la vie et sans invoquer de force vitale. Nous devrions même dire que ce fut non seulement la première tentative mais la seule qui ait à peu près abouti, car la biologie moderne nest jamais parvenue à une définition de la vie qui ait une cohérence épistémologique comparable à celle de Lamarck (il nest pourtant pas impossible de "traduire" Lamarck dans les termes de la biologie moderne, au prix de quelques aménagements qui conserveraient néanmoins lessentiel de sa conception de la vie ; on a dailleurs pu constater tout au long de ce chapitre que bien des idées actuellement admises en biologie ou en neuro-psychologie sont des idées de Lamarck, même si on oublie en général de mentionner leur origine).
Lamarck est loccasion ratée de la biologie ; il est venu trop tard, cest un biologiste du XVIIIe siècle égaré au XIXe. Ce sont Cl. Bernard et Ch. Darwin qui vont faire de la biologie ce quelle est aujourdhui (pour le meilleur et pour le pire) ; non seulement par leurs travaux propres, mais aussi (et surtout) par la manière dont leurs thèses vont être interprétées par la suite. Alors que Lamarck avait repris et développé le modèle mécaniste de lembryologie cartésienne, Cl. Bernard, Darwin et leurs successeurs vont revenir au modèle machinique de la physiologie (provisoire) cartésienne. Une fois de plus, lanimal-machine, avatar du galénisme, va être compris comme le paradigme de la biologie mécaniste. »[21]
Autrement dit, bien loin dappartenir seulement au passé, Lamarck est lavenir de la biologie. Du moins dune biologie qui ne chercherait plus à réduire les êtres vivants à des machines complexes afin de les faire participer plus aisément aux processus industriels de production des marchandises. Mais plutôt une biologie qui, en reconnaissant leur spécificité, en admettant le fait quils ne sont pas seulement des objets passifs et soumis aux contraintes de lenvironnement mais aussi et surtout des sujets actifs et autonomes, inventerait par-là même de nouveaux rapports entre lhomme et la nature. Concevoir le monde comme une immense accumulation dobjets, comme susceptible de se soumettre à la volonté de devenir « comme maître et possesseur de la nature » (Descartes) implique des rapports de domination et dexploitation, tandis que reconnaître lautonomie du vivant et par-là concevoir la nature comme une puissance autonome avec la quelle nous devons composer, impliquerait plutôt des rapports d'intelligence mutuelle, de coopération et de réciprocité

Notes :
[1] Pietro Corsi, Lamarck, Genèse et enjeux du transformisme, 2001, p.170.
[2] ibid., p. 203.
[3] Comme le fait par exemple Stephen Jay Gould (La structure de la théorie de l'évolution, 2002) qui interprète cette échelle de complexification en terme de progrès au sens moderne et prétend réfuter la tendance à la complexification à la fois en tant que projection d'une idéologie progressiste sur le vivant et au prétexte qu'il n'y a pas de régularité prévisible dans l'évolution. Gould ne fait donc que réfuter le contresens qu'il commet lui-même sur cette idée.
[4] G. N. Amzallag, dans L'homme végétal, pour une autonomie du vivant, donne divers exemples de l'adaptation active des végétaux aux changements du milieu.
[5] Souligné par nous dans la citation. L'Essai sur le principe de population de Malthus date de 1798, et il a été traduit en français en 1805, Lamarck a donc parfaitement pu connaître sa thèse.
[6] Il existe certainement une piste de recherche en ce sens avec les travaux de biophysique de Vincent Fleury (cf. De l'uf à l'éternité, le sens de l'évolution, éd. Flammarion, 2006) qui prolongent ceux de d'Arcy Thompson (Forme et croissance, 1917 ; éd. du Seuil, 1994). Il met en avant l'idée que le développement et l'évolution des êtres vivants sont le produit d'une dynamique propre à la morphogenèse et non inscrite dans les gènes. Fleury retrouve par là les principes de Cuvier et l'idée de complexification des êtres vivants de Lamarck
[7] Le vitalisme deviendra tel seulement à la fin du XIXe siècle. Pour une analyse historique de cette doctrine, voir l'article de Georges Canguilhem, "Aspects du vitalisme" (1946) dans Connaissance de la vie (éd. Vrin).
[8] André Pichot, Histoire de la notion de gène, 1999, p. 253-254.
[9] Pietro Corsi, Lamarck, Genèse et enjeux du transformisme, 2001, conclusion, p. 327.
[10] André Pichot, Histoire de la notion de vie, 1993, conclusion du ch. 7.
[11] Samuel Butler, Evolution old and new, 1879, p. 54.
[12] Raspail, Nouveau système de physiologie végétale et botanique, 1837.
[13] Lu à lAcadémie des sciences le 26 novembre 1832, soit trois ans après la mort de Lamarck.
[14] Voir par exemple Stephen Jay Gould, La structure de la théorie de lévolution, 2002 (trad. fr. éd. Gallimard, 2006) qui qualifie sans plus d'explications le système de Lamarck de « stérile » (p. 246) et lui reproche d'avoir continué « à pratiquer la vieille façon d'élaborer de vastes systèmes sur le mode spéculatif, alors que l'on mettait de plus en plus l'accent sur l'observation de la réalité empirique » (p. 248). Gould reprend donc l'opposition que Cuvier fît dans l'Eloge funèbre en la radicalisant : comme si Lamarck n'avait jamais réalisé d'« observation de la réalité empirique » avec sa Flore française, sa classification des invertébrés et ses collections de végétaux et de coquillages
[15] Weismann, La prétendue transmission héréditaire des mutilations. Essais, 1892, p. 424-426.
[16] Weismann, op. cit, p. 441.
[17] Denis Noble dans La musique de la vie, au-delà du génome (éd. du seuil, 2006) évoque quelques travaux en ce sens. Rejetant lidée que les gènes constituent un programme régissant lorganisme, il voit plutôt le génome comme une base de données dans laquelle le métabolisme cellulaire puisse pour la synthèse des protéines (idée émise auparavant par Henri Atlan). A la causalité ascendante, qui va du gène à lorganisme, la seule qui soit admise aujourdhui en biologie, il considère quil existe également une causalité descendante, qui va de lorganisme aux gènes, sorte de rétroaction comme il est courant den voir dans les systèmes complexes. Cette dernière, selon des modalités qui restent à découvrir, pourrait produire des modifications du génome plus aisément et de manière plus adaptative que le hasard des mutations seul admis jusquici.
[18] André Pichot, Leugénisme ou les généticiens saisis par la philanthropie, p.18 note 20.
[19] Cf. les commentaires de Marx et Engels sur L'Origine des espèces.
[20] Voir André Pichot, La société pure, de Darwin à Hitler, 2000 (éd. Flammarion).
[21] André Pichot, Histoire de la notion de vie, conclusion du ch. 7
Directeur de publication :
Bertrand Louart,
de lUnité de Recherche en Biologie Théorique
du Centre National de Répression du Scientisme
(URBT CNRS)
Travaux parrainés par la Fondation Oblomoff
21 ter, rue Voltaire 75011 Paris

Statue du Jardin des Plantes Paris Ve arr.
Lamarck et sa fille Aménaïde Cornélie
sur le pied de la statue, on peut lire linscription
N O T E S & M O R C E A U X C H O I S I S
bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle
Documents complémentaires à N&MC n°10
LAutonomie du Vivant